- Hey! There’s a… There’s a tape recorder here.
- See what’s on it!
Tout commence par un colis Amazon.co.uk trouvé un soir dans sa boîte aux lettres. Alors qu’il l’inspecte sous le néon défectueux de son hall d’entrée, il constate que le carton d’emballage est poisseux, déchiré en plusieurs endroits. Peut-être a-t-il été ouvert par les douanes anglaises avant d’être refermé aussitôt et expédié rapidement hors de la perfide Albion. Arrivé chez lui, il déballe le paquet (…) pour trouver sa commande: le premier volume de Ragemoor, édité aux éditions du Sombre Cannason. Une lecture qu’il se réserve pour ses trajets de RER quotidiens. N’y accordant pas plus de reflexion, il range le bouquin dans sa sacoche pour le lendemain.
Après une nuit sans rêves et une tartine fade avalée en quatrième vitesse, le voilà qui dévale les escaliers de la station Louise Michel pour s’engouffrer dans une rame inhabituellement vide de la ligne 3. Le métro démarre, et ce n’est qu’une fois les miches calées dans une banquette lacérée au préalable par un vandale consciencieux qu’une sourde vibration se fait ressentir au sein de sa malette. Y glissant la main pour y attraper son mobile, il prend conscience que ce n’est pas le vibreur de l’appareil mais bien la bande-dessinée qui vrombit ainsi. Il la sort (..) et sa gorge se serre. L’ouvrage est humide et bat tel un coeur malade. Son front se couvre de perles froides. Il décide de l’ouvrir, ne passe réellement à l’acte que dix secondes plus tard, et soudainement, les lumières du wagon sautent. Elles explosent toutes de concert et il claque le bouquin qui se débat pour rester ouvert. Il le plonge violemment dans son sac qu’il sangle fermement, remarquant au passage qu’une odeur âcre s’en dégage à présent. Il a le souffle court alors qu’il n’a pas couru, et il tente doucement de le reprendre en le réglant sur le roulement régulier des roues sur les rails. Jetant un coup d’oeil par la fenêtre alors que son wagon ralentit le long du quai, il est surpris d’être arrivé à Havre-Caumartin, la station de sa correspondance. Il n’a pas le souvenir de s’être arrêté à d’autres stations et pourtant, il descend et se précipite dans les escalators pour attraper le RER qui doit le conduire à destination, comme porté par une force invisible.
Le train est déjà à quai et il saute dedans, sa sacoche serrée sous le bras. Les passagers le regardent avec désintérêt sous la lumière blafarde et sale. Puis ils le voient rouvrir le livre… Le RER A semble soudainement s’assombrir. Le teint joliment doré de la jeune asiatique debout en face de lui se fend de traits tirés, soulignant les angles de ses pommettes. Probablement en partance pour Disneyland-Paris, elle semble soudainement prisonnière de Blaine, le monorail en direction de la Tour Sombre. Ses trois amies s’écartent doucement d’elle, comme pour ne pas réveiller une bête assoupie. Elle, en revanche, garde ses yeux terrifiés fixés sur le bouquin. Sur les vitres du wagon, la condensation se fait soudainement très dense, et se met à couler comme de la sueur sous le poids de l’atmosphère suffocante. Le bruit auparavant fracassant de la rame vétuste n’est plus qu’un écho lointain, et on distingue la respiration des voyageurs qui sont à présent tous tournés vers lui. Une respiration haletante, coordonnée, omniprésente, seulement ponctuée par les rares sanglots d’un bébé que son père serre beaucoup trop fort entre ses bras.
Une quinquagénaire déchire alors son tailleur et se jette sur le clochard avachi à côté d’elle, lui mordant le cou tout en lui arrachant ses fripes dont émane une odeur d’urine et de vin. Les cris d’épouvantes de l’homme sont couverts par les éclats de rire de septs écoliers qui se mettent soudainement à jeter leurs livres scolaires de toutes leurs forces sur ce couple gesticulant, visant la tête et ne ratant jamais, éclaboussant de sang les parois couvertes de graffitis. Le restant des passagers se rue sur notre ami tel une meute, les mains tordues en direction du livre, sa Bible, son Necronomicon. Le train s’arrête violemment à sa station, et il doit forcer l’ouverture des portes pour s’extraire de cette folie, laissant une manche de sa veste dans la mâchoire d’un vieillard tambourinant la vitre avec des poings ne ressemblant plus qu’à de la pulpe.
La gare RER dans son dos, il ouvre le volume en direction du bâtiment fraîchement rénové dans lequel il travaille, et des gerbes crépusculaires jaillissent de ses pages. La terre se met à trembler et la pluie qui tombait drument se teint de pourpre. Deux bouches d’égout adjacentes explosent et vomissent leurs goules, qui prisonnières des bas-fonds depuis trop longtemps, se jettent sur les passants pour rassasier leurs passions cannibales. La façade de l’immeuble se fend et s’effrite, recrachant par ses fentes et fenêtres les employés déjà attablés à leurs bureaux. Ceux-ci entament leurs chutes par des hurlements qui ne sont plus que des râles étouffés lorsqu’ils touchent le sol, leurs corps ayant pris la forme de larves blanchâtres et surdimensionnées au cours de la descente. Les bouches d’égouts sont à présent des ouvertures béantes au fond desquels on aperçoit les flots bouillonnants du Styx, bordé de flammes ardentes, et dans lequel se jettent à présent les hordes de travailleurs arrivant de la gare. Leurs rires malades et leurs yeux exorbités semblent nourrir l’ouvrage qui brûle les mains de son porteur alors qu’il le hisse aussi haut que possible, balayant la place de son rayonnement libérateur. "Vos mères étaient les putes à soldat des champs de bataille du Ragnarök" hurle le livre à travers lui, gutural à en rompre ses cordes vocales.
Les tours alentours s’effondrent à leur tour, alors que de ses yeux coulent des larmes acides. Il n’y a pourtant plus de tristesse, plus de peur, seule la joie le sublime, et son corps en lévitation s’élève au dessus de la ville. De l’Est Parisien il ne reste plus que des torrents de bile qui emportent les ruines des arrondissements dans le gouffre ouvert à ses pieds. Le boulevard périphérique, les nationales, et les autoroutes sont pavés de crânes, et des ailes de chauve-souris poussent sur les côtés des automobiles déformées qui les parcourent. Il n’y a plus de craintes, plus de doute.
Les Enfers, enfin, sont révélés.
Article initialement publié pour GeekCulture.fr!








